Billet humeur & environnement
Stéphane Labarrière - stephanelabarriere@yahoo.fr
01/12/09
Construire autrement
Un enjeu important se joue actuellement dans l’écoconstruction : concilier développement, démocratisation à grande échelle et respect de principes fondamentaux liés à l’homme. Postulat : l’écologie de masse, sans dimension humaine pourrait rapidement devenir un cauchemar totalitaire ou, à l’opposé, se limiter à un maquillage type « développement durable ».
Certains privilégient la première composante (développement/démocratisation) et prônent l’industrialisation. Celle-ci pourrait, en effet, comporter de multiples avantages et apporter de nombreuses réponses.
Industrialisation est souvent synonyme de rationalisation et de rentabilité. Deux notions importantes et à valoriser si l’on veut développer ou démocratiser un marché. Mais une telle logique est sous-tendue par deux principes : entrée de capitaux, généralisation de normes et standards.
Des capitaux, le milieu « traditionnel » de l’écoconstruction en possède peu ou pas. Face à nos structures de type TPE/PME, de grands groupes multinationaux montrent déjà leurs canines acérées. Nous ne faisons pas le poids. Mais on trouvera beaucoup d’ « idéalistes » pour postuler le bienfait futur de ces capitaux providentiels… A voir.
Des normes, il y en a peu dans nos domaines (terre, chaux, paille, etc…) et le circuit de validation est complexe et coûteux en temps et argent (cf. le circuit touristique CSTB et Cie).
Ce constat doit être dépassé, pour remonter en amont dans la réflexion.
Est-il réellement souhaitable de rouler dans la direction toute tracée par nos banquiers ? Est-il réellement souhaitable de faire appel à de gros capitaux, d’imposer des normes, de mettre en œuvre une standardisation des produits et des pratiques ? Est-ce compatible, enfin, avec une approche humaine de nos activités ? Les tenants de l’industrialisation répondront certainement par l’affirmative. A voir encore…
Côté structuration capitalistique, ces dernières années nous ont enseigné sur les conséquences d’une financiarisation outrancière de l’économie. Nous n’y reviendrons pas, mais il est de plus en plus de voix, qui posent comme préalable à toute construction sociale (et l’aventure de l’écoconstruction en constitue éminemment une), le rejet de l’argent comme valeur absolue et suprême. En face, l’Homme et la Terre ne pèsent pas lourd.
Repenser nos activités, sans le prisme du capitalisme est, sans nul doute, un acte de résistance créatrice ; accepter le cadre économique actuel s’apparente sur divers points à une capitulation. Parions que l’avenir nous dira qu’il est illusoire de croire que des « capitaux écolos » puissent réellement exister.
Côté normes et standards, la démarche peut paraître louable et même intéressante : produire de façon sûre, avec une qualité égale ; procurer une garantie aux clients (nos « consommateurs ») ; et plus prosaïquement, pour l’ « artisan écolo lambda », obtenir une décennale en bonne et due forme auprès de son cher assureur… En réalité, il s’agit, à brève échéance, d’abandonner ou démanteler les productions locales, éradiquer les savoir-faire et les pratiques individuelles, au nom de l’efficacité, de la qualité et – surtout !- de la « sécurité ».
Est utilisé ici, le levier bien connu de la peur, qui permet à une minorité de décider et de régner. Qu’on ne s’y trompe pas, l’enjeu est autre que ces bons principes puritains et sécuritaires affichés. L’objectif ultime est l’accaparement ou la monopolisation des marchés par des structures de grande taille, seules capables d’atteindre les normes et standards imposés… par elles ! !
Sur ce thème, un parallèle éclairant : la restauration scolaire. Les cantines sont peu à peu remplacées par des cuisines centrales, contrôlées par des sociétés nationales. Tout cela au nom de l’hygiène et de la santé publique, même si maints exemples quotidiens nous prouvent que les résultats sont contraires à l’objectif escompté. Mais face au coût d’une « remise aux normes » de leurs équipements, les établissements s’inclinent un par un… La qualité sanitaire baisse, la diversité et le goût disparaissent des assiettes de nos enfants. Mais les profits croissent.
La question est donc de savoir de quel monde professionnel nous rêvons. Souhaitons-nous des producteurs de matériaux toujours plus dominants ? Des artisans toujours plus dépendants, déqualifiés et paupérisés ? Des clients toujours plus « consommateurs » dans l’âme ? Doit-on plier ?
Accepter l’irruption du capital et de la standardisation dans nos pratiques et nos réalisations, peut paraître logique et souhaitable, mais l’histoire nous enseigne déjà (cf. ciment vs chaux ou terre, cf. bloc béton vs botte de paille, etc…) qu’il ne s’agira que d’un pis-aller. En toute fin, c’est l’Homme qui y perdra. Un seul vrai gagnant : l’argent.
Une alternative est peut-être possible, qui ne fait aucune concession à l’économie. Bien au contraire, dans ce nouveau paradigme à inventer encore, l’économie est au service de l’Homme et de la Terre.
L’éducation, la formation et la recherche prennent une place centrale qui s’étend à tous les acteurs : producteurs de matériaux, entreprises et artisans, clients finaux, etc… Côté social, la relocalisation des productions et la logique de réseaux structure l’activité de façon efficace. Cette utopie n’est pas rêverie ou naïveté, elle est volonté de changement.
Elle s’oppose à une idéologie mortifère qui postule la perfection par l’industrialisation. Les façades de nos maisons neuves en blocs et enduits monocouches dégagent effectivement une certaine idée de la perfection : celle, immuable, des pierres tombales. Mais les tenants de la standardisation sont-ils au courant ? L’homme n’est pas parfait. Comment alors pourrait-il en être de ses productions ?
Aujourd’hui, et comme dans les temps les plus rétrogrades du Haut Moyen-Age, la peur règne en maître. L’ignorance entretient cette peur et pousse à la crispation. De l’autre côté du miroir, la connaissance est source de liberté, de lucidité, de souplesse et d’ouverture d’esprit. Notre rôle de professionnels est peut-être de construire autrement… en toute sérénité.
Une Renaissance succèdera-t-elle à ces temps obscurs ?